Expertise de la difficulté. Difficulté de l'expertise

Ce séminaire est destiné aux chercheuses et chercheurs, ainsi qu'aux professionnels et professionnelles que ces questions intéressent. Le séminaire a lieu à distance. Le lien de connexion est fourni avant chaque séance sur simple demande auprès de Martial Meziani (martial.meziani@cyu.fr).

Equipe organisatrice : Martial Meziani, EMA (EA 4507), CY Cergy Paris Université Anne Wuilleumier, CESDIP (UMR 8183), IHEMI Yana Zdravkova, LISE (UMR 8235), Grhapes (EA 7287), CNAM, INS HEA

Argumentaire

Ce séminaire entend interroger les dimensions relatives à la construction de l’expertise et aux difficultés afférentes de cette construction du point de vue des acteurs qui endossent ce rôle. Cette approche a pour objectif d’envisager l’ensemble des difficultés éprouvées au niveau individuel et microsociologique, ainsi que la dimension processuelle et donc temporelle de cette construction. Elle permet d’envisager l’expertise comme une pratique sociale plurielle et d’accorder une attention toute particulière aux scènes sur lesquelles elle se donne à voir et aux configurations d’acteurs qu’elle mobilise. Les réflexions pourront se développer autour de trois axes indicatifs.

I - Expertise et savoirs spécialisés
Couramment envisagé comme un examen évaluatif, visant à produire un avis ou une estimation à propos de quelque chose ou de quelqu’un, l’expertise participe en réalité d’un processus complexe d’aide à la décision. Dans son sens le plus courant – Claire Oger parle à son sujet de modèle fondamental de l’expertise, « articulé à l’idée que la compétence et le savoir sont susceptibles d’éclairer la décision d’une rationalité objectivante et indiscutable » - l’expertise désigne un processus d’examen technique permettant d’évaluer une situation à partir d’un ensemble de savoirs spécialisés. L’expertise paraissant « réalisée pour elle-même », le rôle de l’expert reviendrait à poser un diagnostic référé à des observations empiriques effectuées par ses soins. Mais en pratique, l’expertise est rarement posée « hors sol ». Le processus d’évaluation est plutôt mis au service d’un projet praxéologique. Dans ce cas, la personne qui est identifiée en tant qu’expert a pour principale mission de produire des ressources cognitives utiles pour sa propre activité ou celle d’un tiers. Il ne s’agit pas seulement de produire un énoncé évaluatif, mais aussi et peut-être surtout de mettre l’analyse préalablement effectuée au service d’un projet d’action (construction d’une activité pédagogique par un enseignant, déploiement d’une enquête judiciaire par un policier, développement d’une stratégie d’insertion par un travailleur social, etc.). A travers le séminaire nous souhaitons étudier les interactions entre ces deux faces de l’expertise : comment s’opère la hiérarchisation des savoirs disponibles dans la production d’une posture experte ? Peut-on distinguer parmi ceux-ci des savoirs plus « utiles » que d’autres ? Y a-t-il des savoirs plus souvent marginalisés que d’autres ? Que produit cette hybridation entre savoirs et action, intrinsèque à la notion d’expertise et à ses processus concrets, sur le plan de l’action publique mais aussi sur celui de la formulation des savoirs spécialisés ?

II – Liens entre expertise, compétence et expérience
Un deuxième axe de réflexion du séminaire portera plus particulièrement sur les liens entre expertise, compétence et expérience. Si de nombreux travaux s’intéressent à chacun de ces aspects, plus rares sont ceux à s’intéresser aux liens entre ces trois dimensions, alors qu’elles semblent en interaction les unes avec les autres. En effet, même si compétence et expérience ne relèvent pas du même régime de connaissance, l’expertise mobilise à la fois une connaissance expérientielle fine des champs dans lesquels elle s’inscrit et des compétences techniques permettant à l’acteur de maitriser un geste professionnel, quand bien même il ne serait pas un professionnel du champ considéré (exemple de la pair-aidance). De même, l’expertise valorise la maitrise de connaissances théoriques élargies, autant que les connaissances expérientielles associées à un « vécu » dont l’acteur peut rendre compte sur un plan narratif. L’expert reconnu comme tel est également souvent un acteur du champ dont les compétences sont considérées comme supérieures ou complémentaires. Dans ce cas, il peut s’agir d’acteurs à la marge du système considéré. On peut donc s’interroger sur les liens et les frontières entre expérience, compétence (pratique et théorique) et expertise. La différentiation relève-t-elle d’une hiérarchisation ou d’une graduation en matière de reconnaissance ? Ou bien doit-on, au contraire, considérer que l’expertise se distingue de la compétence et s’appuie sur un cursus comportant un certain nombre d’épreuves, permettant in fine d’éprouver l’expert ? L’expérience prise en compte dans la désignation de l’expert relève-t-elle néanmoins systématiquement de l’épreuve ? Ne doit-on pas faire la part d’autres formes d’expérience, relevant autant de rites de passage que de multiples microreconnaissances dans les interactions avec les pairs ? Enfin, la compétence en jeu dans la désignation de l’expert peut-elle s’abroger de toute forme de reconnaissance, faire de celle-ci un savoir ancré interchangeable et impersonnel, une forme d’agency supposée que l’individu n’aurait pas besoin de faire reconnaître par autrui ?

III – Les dilemmes de l’expertise
Les personnes impliquées en tant qu’expertes doivent faire face à un certain nombre de dilemmes. Ces dilemmes s’éprouvent d’une part au niveau de la construction individuelle des projets d’action. Par exemple, si les savoirs disciplinaires peuvent être importants, notamment chez les professionnels, l’expérience vécue peut entrer en contradiction avec ce savoir disciplinaire. De même, le savoir spécialisé, comme on l’a déjà évoqué, va être invoqué en fonction d’un contexte et d’une praxis. En ce sens, l’expert est amené à gérer les injonctions paradoxales ou les doubles contraintes de son contexte d’exercice. Par exemple, les enseignants doivent à la fois permettre l’autonomie des élèves sur le plan de la pensée (ce qui s’inscrit dans un cadre d’autodétermination de l’acteur), mais également en termes d’exécution de tâches (on parle alors d’autonomie hétérodéterminée). De même, si la coopération entre élèves est de plus en plus développée dans les classes, « tenir sa classe » continue d’être un enjeu central. Ces dilemmes se situent d’autre part au niveau de l’action collective et du rôle attendu de l’expert dans l’action publique. S’il est un acteur légitime de par son expérience et ses connaissances, l’expert dispose dans ce cadre d’une place dans la division sociale du travail généralement à côté ou de manière connexe à la décision. En effet, l’expertise intervient en tant que savoir d’aide à la décision, mais n’est pas une « science de gouvernement ». Ainsi, le discours expert intervient pour orienter le point de vue ou la décision, mais ne la fonde jamais totalement. Qu’il s’agisse de l’expert judiciaire ou du point de vue d’un parent sur son enfant – voire de cet enfant lui-même – le devenir de l’énoncé expert est déterminé par une autre instance ou une autre fonction. De ce fait, l’expert se situe dans un dilemme en termes de rôle social. D’une part, il est l’acteur légitime et en même temps il n’est jamais totalement décisionnaire. Comment se saisit-il de cette injonction contradictoire ? Quels sont les effets de cette position que nous pourrions qualifier d’ambivalente sur la manière dont il va exercer ce rôle expert ? Quelle est la part d’influence accordée à l’analyse de la situation dans laquelle la question d’expertise est posée ? Quelle sera également la part d’influence de la nature de la question posée ? Cette problématique situationnelle de la production de l’expertise n’est pas neutre du point de vue de l’énonciation : au-delà de favoriser l’émergence de stratégies ayant comme objectif la recherche d’une parole performative, elle suggère également un questionnement sur le dicible et l’indicible, ce qui sera dit et ce qui sera tu. On pourra se demander également ici dans quelle mesure la nature bilatérale ou multilatérale de la situation d’expertise pèse dans la manière dont l’expert construit son rôle et perçoit ses marges d’autonomie.

Programme complet du séminaire